Les bâtisseurs de cathédrales posaient leurs pierres sur un échafaudage de bois qu'on appelle un cintre, parce qu'une arche en construction ne tient pas toute seule : chaque pierre penchée attend les autres, et l'ensemble resterait au sol sans ce support provisoire. Tout change au moment où la clé de voûte descend à sa place, cette dernière pierre taillée pour le sommet, qui verrouille l'arche d'un coup et renvoie le poids de chacune vers ses voisines. On retirait alors le bois, et la voûte tenait pour des siècles précisément par ce qui aurait dû la faire tomber, son propre poids. J'aime que les constructions les plus durables du monde soient passées par des mois où elles semblaient ne tenir à rien, soutenues par des planches que personne n'admirerait jamais. Nous jugeons souvent nos projets à mi-chemin comme s'ils devaient déjà tenir seuls, et nous prenons pour une faiblesse le fait qu'ils aient encore besoin d'appuis. Les vieilles arches racontent autre chose : il existe un âge de la construction où dépendre du bois est la seule manière d'arriver à la pierre. Quelle clé manque encore à mon arche, et quel échafaudage suis-je trop pressé de retirer?