Le potier commence toujours par un geste que personne ne remarque dans la pièce finie. Avant de monter le moindre bol, il doit centrer sa motte d'argile au milieu du tour, et ce centrage demande souvent plus de patience que la forme elle-même, parce qu'une motte décentrée amplifie son défaut à chaque rotation jusqu'à ce que tout vacille. Les mains n'y parviennent pas par la force; elles tiennent la terre avec une fermeté tranquille et laissent la roue faire le travail, si bien que les vieux potiers disent qu'on ne centre pas l'argile sans se centrer soi-même. Les apprentis veulent sauter cette étape pour arriver aux belles formes, et leurs premières pièces leur enseignent vite que rien de droit ne s'élève d'un centre qui tremble. J'aime que ce métier place l'invisible au commencement, et qu'il fasse du calme la condition de tout le reste. Nous lançons pourtant nos journées comme des mottes posées de travers, en comptant sur la vitesse pour corriger ce que le départ a manqué. Qu'est-ce que je gagnerais à centrer, ce matin, avant de laisser tourner la roue?