Les boulangers d'autrefois ne partaient jamais de rien. Au fond d'un pot, ils gardaient un peu de pâte vivante de la fournée précédente, et ce levain portait en lui toutes les fournées qui l'avaient précédé, parfois sur plusieurs générations. Quand un voisin voulait se mettre au pain, il en recevait une poignée, et le don n'appauvrissait personne : nourri de farine et d'eau, le levain repousse chez celui qui le reçoit pendant qu'il continue de lever chez celui qui l'a donné. J'aime cette forme de richesse qui grandit en se partageant. Les conversations autour d'une table me semblent faites de la même matière : une histoire donnée à des inconnus continue de vivre chez eux sans quitter celui qui l'a racontée, et elle revient parfois transformée, comme un levain qui a pris le goût d'une autre maison. Quelle poignée de vivant est-ce que je pourrais donner aujourd'hui, sans rien perdre?