Ces jours-ci, les grands voiliers d'outardes traversent le ciel en pointe de flèche, et ce dessin qui semble si bien commandé repose sur un arrangement plus humble. Chaque oiseau vole dans le remous de celui qui le précède, où l'air porte un peu mieux, si bien que la volée entière se repose sur les ailes de celui qui ouvre le chemin. Lui seul n'a pas d'appui, et quand la fatigue vient, il se laisse glisser dans le rang sans cérémonie pendant qu'un autre prend la pointe, de sorte que la flèche garde sa forme alors que sa tête change sans cesse. Personne ne préside ce relais; la volée avance parce que chacun accepte tour à tour de porter et d'être porté. Nous nous épuisons souvent à tenir la pointe de nos projets par devoir ou par orgueil, comme si céder la place trahissait la direction, alors que les outardes franchissent des continents précisément parce qu'aucune d'elles ne s'y entête. Dans quel vol est-ce que je m'obstine à rester en tête, quand le voyage serait mieux servi si je me laissais porter un moment?