Sur un métier à tisser, les fils de chaîne sont tendus en premier, des centaines de fils parallèles qui ne se toucheront jamais entre eux. Un fil de trame passe ensuite, perpendiculaire, et le tissu naît à chaque croisement : avant son passage, il n'y avait que des lignes côte à côte, aussi solitaires que des voyageurs dans un même wagon. Les tisserands savent qu'un fil seul casse au premier accroc, tandis que la même fibre, croisée mille fois avec d'autres, habille des générations. J'y pense quand des inconnus s'assoient à la même table : chacun arrive comme un fil tendu dans sa propre direction, avec des projets parallèles à ceux du voisin. Il suffit parfois d'une soirée pour que la trame passe, une conversation qui traverse toutes ces vies d'un coup et les noue au passage. Rien ne force les fils à se croiser, et pourtant aucun tissu n'est jamais né autrement. Qui passera la trame dans ma semaine, et de quelles vies parallèles suis-je moi-même en train de faire une étoffe?