Dans les maisons d'autrefois, le feu ne mourait jamais tout à fait. Le soir venu, on ne l'éteignait pas : on le couvrait, en ramenant la cendre sur les braises pour qu'elles dorment au chaud jusqu'au matin, et la première tâche du jour consistait à souffler doucement sur ce cœur rouge pour rendre la flamme à la maison. Rallumer un feu de rien demandait du temps et de la chance, tandis qu'une braise bien couvée repartait en quelques souffles, si bien que les familles veillaient sur ce petit noyau de chaleur comme sur une provision plus précieuse que le bois lui-même. J'aime que la sagesse de ces maisons ait tenu dans un geste du soir, celui de ne pas tout éteindre et de garder au creux de l'âtre un cœur discret qui attend son heure. Nous traitons souvent nos élans avec moins d'égards, en les laissant brûler jusqu'au bout ou en les noyant dès qu'ils encombrent, comme s'il n'existait rien entre le brasier et le seau d'eau. Un projet mis en pause ou une amitié d'une autre saison survit pourtant très bien à l'hiver, pourvu qu'on le couvre au lieu de l'éteindre. Quelle braise est-ce que je garde sous la cendre en ce moment, qui ne demanderait que quelques souffles pour reprendre?