Les campagnes d'autrefois avaient un mot pour l'ouvrage trop grand pour une seule famille : la corvée. Quand venait le temps de lever une grange ou de rentrer les récoltes avant la pluie, les voisins arrivaient au matin avec leurs outils, la journée se passait à travailler ensemble et elle se terminait en tablée, en musique et en danse, si bien que les anciens en parlaient comme d'une fête. Le mot a mal vieilli; nous l'employons aujourd'hui pour nommer les tâches qui nous pèsent, comme si le siècle avait gardé l'effort et perdu les voisins. La charge, pourtant, n'a jamais changé de poids. Une grange se lève mal à bras seuls, et la même poutre devient légère le jour où dix mains la prennent en même temps. Je me demande combien de fardeaux de nos vies sont des corvées au sens ancien, qui attendent seulement qu'on ose inviter quelqu'un à les porter. Quelle poutre est-ce que je m'entête à lever seul, quand la fête serait de la lever ensemble?